Être et savoir référent

Je ne vous donnerai pas la définition de référent en protection de l’Enfance ; vous en avez sûrement une idée. Mais je vous parlerai ici des états, des émotions, des sentiments qui nous traversent lorsque nous exerçons ce rôle ; lorsque nous expérimentons cette fonction, lorsque nous éprouvons cette place, lorsque nous côtoyons cet Autre en souffrance. Oui car il est question d’une place centrale, de liens, au croisement des diagonales, celles qui essayent de relier bon an mal an un enfant à sa famille et le plus souvent à sa mère. Ces mères qui ont un jour enfanté et à qui la justice vient leur dire toute leur incompétence et parfois toute leur maltraitance. Il y a neuf ans arrivait au service un petit bout de trois ans, fier de nous montrer des chaussons Spiderman qu’il ne quittait jamais. On devait le « séparer » pour qu’il soit « lui ». Neuf ans que je suis sa référente, celle qui reste là, présente, permanente au gré des changements vécus comme des tempêtes. Son comportement est tel que les assistants familiaux jettent l’éponge les uns après les autres et passent le relais, épuisés, vidés, se demandant s’ils font bien de faire ce métier.

Une, deux, trois, quatre, et bientôt cinq familles d’accueil et toujours les mêmes questions. De son côté, du haut de ses douze ans, il peut dire aujourd’hui, ce qui l’aura fait le plus souffrir, c’est son départ de sa première famille d’accueil, il parle aujourd’hui d’abandon. Il avait besoin d’y grandir, ils ont choisi de partir ; il n’a plus jamais voulu ensuite se laisser apprivoiser, lui qui préfère agir tel un petit animal car au moins dans cet état il ne pense pas.
Être référent, c’est accompagner cette séparation de la mère, ces premières rencontres avec la famille d’accueil, les retrouvailles médiatisées, et s’essayer à ces nécessaires accordages au gré d’une musique pas si douce. Après neuf ans d’interventions, de visites médiatisées, de présences au domicile, un lien s’est malgré tout tissé avec cette mère. Au moment de l’accueil, elle m’a menacé « de me planter » car j’étais pour elle une menace. Aujourd’hui elle peut dire à plusieurs reprises ne pouvoir imaginer faire sans moi.

« Maman a dit que tu as toutes les cartes en main » « Ah bon, mais tu comprends quoi toi ? » Car nos échanges à trois ne sont que des interprétations, des suppositions. Ce que je crois penser et me dire n’a pas en moi la signification qu’ils espéraient. Alors nous cherchons à nous accorder, à deux, puis à trois, puis aussi avec mon collègue assistant familial. Nous faisons équipe car face à la psychose, qui peut se croire assez équipé ? Y-a-t-il une formation, un colloque à me conseiller ? Non, la psychose cela se rencontre, cela s’éprouve, cela se réfléchit. La psychose de l’un, la psychose de l’autre, leurs délires à deux, mais comment ne pas y perdre son latin et surtout son âme de travailleur social. J’ai souvent eu envie de jeter moi aussi l’éponge. L’appui, le soutien, l’aide à penser de l’équipe avec notre psychologue, notre psychiatre permet de rester référent, permanent, tolérant, modeste dans les objectifs, à se fixer quant à la « parentalité » d’un tel parent en souffrance.

Aujourd’hui, cet enfant, nous pouvons dire avec espoir, qu’il est « lui », séparé psychiquement de sa mère, ils parviennent à partager ensemble un week-end par mois et bientôt deux. Alors que nous avons dû médiatiser leurs rencontres pendant plus de huit ans… en raison de leur « lien fou ».

Être référent d’un enfant, c’est être aussi celui d’un parent, d’un assistant et c’est peut-être pour cela que le temps à l’UPAES prend tout son temps, tous ces liens en ont besoin pour se construire. A l’UPAES nous essayons de lier, dénouer, tisser, retisser, raccommoder et faire tenir des liens, des relations, chacun à sa place, chacun de sa place, à celle qu’il veut bien tenir.

Nous ne naissons pas parent, ça c’est sûr. Nous le devenons comme nous devenons référent, après avoir décidé de travailler avec de telles situations mais c’est avant tout accepter tous les imprévus, accepter toutes les émotions, les déferlantes qui peuvent aller de la crainte à l’émerveillement. C’est faire le grand écart en permanence et ce n’est qu’avec le temps que l’on apprend à s’assouplir, sans fléchir, ni rompre.

Être référent c’est tenir grâce aux phares de l’équipe pour avancer avec les familles sur un chemin toujours incertain ; et arriver parfois à bon port ensemble.

P.S. : les seuls atouts que j’ai aujourd’hui en main sont la carte de la confiance, obtenue après bien des échanges et peut-être la carte de l’espoir car l’avenir se dessine plus harmonieusement.

 

Laurence PLANES, éducatrice Spécialisée au PF AGEN