Des masques et de l’humour…

Après 15 jours de confinement, nous nous sommes retrouvés face à quelques-uns de nos résidents (pas tous en même temps), en l’occurrence, il s’agissait ce jour- là d’un couple de russophones, ne pratiquant que très modérément le français, et n’étant pas moi-même un adepte Tolstoïen, nous voilà partis dans une conversation, ou plutôt une ébauche de conversation, en effet tous bardés de masques, nous avions plus qu’à l’habitude une difficulté dans nos échanges devenus, à cet instant, surréalistes. Mais ils nous restaient nos yeux pour échanger, ils se sont plissés, suffisamment pour deviner l’un et l’autre un sourire sous le masque, l’humour venait ainsi marquer la « cocasserie » de la situation.

C’est d’ailleurs une des premières définitions qui est proposée,  «l’humour est  une forme d’esprit railleuse qui s’attache à souligner le caractère comique, ridicule, absurde ou insolite de certains aspects de la réalité », ou encore s’il on souhaite se rapprocher de notre secteur d’activité, Pierre GENTELLE (Géographe) nous propose celle-ci « c’est une manière optimiste de voir le monde dans ses aspects cocasses ».

Ces deux points de vue sur la définition de l’humour,  nous rapprochent de ce que nous pouvons vivre, de temps à autres au CADA, où nos échanges avec les résidents sont parfois amusants, voir comiques, avec ce mix franglais et langue des signes, finalement compréhensibles avec des sourires.

Le rire est quasi indispensable dans la vie du travailleur social, malgré le dogme de « la sacrosainte posture professionnelle », il semble relativement aisé de trouver des alliés de pensée, pour dire que l’humour pourrait aussi se définir comme un créateur de lien social. L’humour adoucit les mœurs, l’humour détend, l’humour apprend, il permet aussi de relativiser certaines situations, mais lorsque l’on ne maîtrise ni la langue, ni la culture, comment peut-il jouer un rôle de facilitateur dans la communication ?

Pour Marteen Bremer (directeur du KIT d’Amsterdan), « l’humour ne peut avoir un effet de liaison que s’il on connait la culture… » mais il rajoute « …plus encore s’il on connait la personne ».

Dans cette idée d’interconnaissance, Pie TSHIBANDA (psychologue, écrivain et conteur congolais) observe lors de ses spectacles,  qu’il s’agit de partager un contexte, ou une expérience pour que l’humour prenne son sens dans une relation interculturelle.  Enfin Nancy BELL (professeur linguistique à la WSU) nous rassure dans le cadre de son étude sur « les échecs de l’humour », dont les résultats sont optimistes : « l’humour n’est pas dangereux entre des personnes ayant une maitrise différente de la langue. Les plaisanteries créent en tous lieux les mêmes possibilités et comportent partout le même risque d’incompréhension…les gens semblent être suffisamment conscients du risque de malentendus interculturels pour pouvoir s’en amuser ».

L’un des enjeux de notre métier se pose dans la construction d’une relation, qui permettra au demandeur d’asile la compréhension d’une démarche, d’un système complexe mais obligatoire à appréhender pour la suite de leur parcours. Dans ce contexte partagé, l’humour ou ce télescopage étrange entre le subtil et l’osé, entre le normé et le décalé, entre le convenu et l’inattendu, trouve toute sa place et sera à n’en pas douter un levier important dans les prochaines semaines, la situation des conversations masquées n’est-elle pas cocasse…

Benoît Valbonesi