MJPM: OUVERTURE DE LA MESURE DE PROTECTION

Ils arrivent chez vous. Ils sont deux. Un chef et un non chef. Ils ont été annoncés par un courrier ou un appel téléphonique. Ils ont déjà convenu quelque chose avec vous : cette première entrevue, ce premier entretien. Puisque c'est une entre-vue, on se voit. Réciproquement, on se voit. Ils vous voient et vous les voyez. Eux, ils sont deux à vous voir. Il y a comme un déséquilibre. Quatre yeux sur vous et seulement vos deux yeux pour les regarder. Eux, ils viennent sur votre territoire. Ils font quelques pas à l'intérieur, demandent s'ils peuvent s'asseoir. Ils utilisent vos chaises ou un canapé. Quelquefois vous n'avez pas d'autres chaises que celles sur lesquelles ils s'assoient. Ils voient votre chez vous, votre intimité, ce qui la compose, ce qui se donne à voir : votre désordre ou votre sur-ordre, l'encombrement de votre espace ou le vide, la saleté ou la propreté. Ils voient vos objets, vos meubles, les photos sur les murs ou sur les buffets ou l'absence de photos...  D'eux, vous ne voyez que ce qui se veut professionnel : une attitude et quelques fournitures de bureau : des papiers, des cahiers, des stylos, une sacoche, un scanner quelquefois. Il y a comme un déséquilibre. Pourtant vous les captez au-delà de ce qu'ils protègent. Ils tentent de maîtriser leur sourire, leur poignée de main, la posture de leur corps, le ton de leur voix, le choix de leurs mots. Pour vous, en silence, et quelquefois en parfaite inconscience, il reste ce qui affleure dans leur voix, dans leur regard, ce que disent leurs gestes. Vous les captez. Vous avez peur, vous ne savez pas ce qui va se passer. Ils se veulent calmes. Ils annoncent chaque chose posément, gentiment. Ils viennent vous expliquer que vous êtes « sous mesure de protection ».

Vous êtes donc bien sous quelque chose. Quelque chose qui pour protéger, contraint. Le voilà, le dés-équi-libre: une différence de liberté entre eux et vous. Le périmètre est tracé autour de vous: celui des actions que vous pouvez faire seul. Au -delà de ce périmètre il y a les actions que vous pouvez faire avec leur autorisation. Au-delà encore, il y a les actions que vous ne pouvez faire qu'avec l'autorisation du juge. Vous n'êtes pourtant pas en prison. Vous êtes sous mesure de protection judiciaire.

Ils vous présentent le jugement : curatelle ou tutelle. Deux racines différentes : curatelle, de cure, soigner. Tutelle de tenir. La curatelle a donc peut-être un objectif d'aller vers une guérison de la situation. Et la tutelle est là pour tenir quelque chose qui ne tient pas tout seul.

Ils vous présentent une multitude de papiers, les grands textes des grands principes. D'après ce qu'ils disent, tout est prévu, tout va bien se passer. Vous, vous commencez à avoir le vertige. Il y a trop de paroles. Elles font un encombrement dans votre tête. D'ailleurs, ils vous disent bien : vous pourrez relire tout ça « à tête reposée ». Pourtant, ils savent, qu'une tête n'est jamais vraiment reposée. La leur, la vôtre, et la vôtre peut-être encore plus que la leur...puisque s'ils sont là pour vous « protéger », c'est bien qu'ils ont quelque chose, une sorte de force, que vous n'avez pas, ou plus.

Ils vous posent des questions, ils veulent connaître ce qu'ils appellent votre « situation ». Aux questions, généralement vous répondez. Une question a un effet direct, celui de vous donner la parole. Alors les choses s'expriment. Beaucoup de choses. Les choses dans une tête n'ont aucun ordre. Elles s'enchaînent selon leur logique à elles, une chose étant liée à une autre, on ne sait comment. Les choses se déroulent dans votre parole, vous êtes dans votre domaine, dans ce qui fait votre vie, extérieure, intérieure, vous parlez. Ils écoutent. Ils notent des choses. Qu'ils notent, quelquefois c'est perturbant, c'est gênant. Quelquefois c'est rassurant, comme si le terrible qu'il  vous arrive de raconter était enfin consigné quelque part et comme si, un jour,  il pouvait peut-être enfin trouver sa reconnaissance et  sa résolution.

Puis, ils vous demandent vos papiers. Ils avaient envoyé une liste de « documents à préparer au premier entretien ». Cette liste, soit vous n'en avez rien fait, soit vous ne l'avez pas lue parce que tout papier avec des écritures dessus est une chose menaçante dont vous ne trouvez pas le sens. Ou alors vous avez tenté de respecter la liste et quelques papiers sont là, préparés sur la table. Si vous n'avez rien préparé, vous allez partir chercher partout dans votre espace un ou deux papiers pour contenter les deux calmes et gentilles personnes. Vous leur donnez le papier en toute innocence. Ils le « scannent ». Si le scan est oublié ou en panne, ils vous demandent l'autorisation d'emporter le papier pour le copier à leur bureau, ils vous le renverront ensuite par voie postale.

Ils demandent aussi vos moyens de paiement. Ils expliquent qu'ils vont « bloquer » vos comptes. Ils vous demandent de leur remettre votre chéquier, votre carte bancaire. Ils disent que maintenant vous aurez accès à votre argent seulement sur leur autorisation. Quelquefois vous vous révoltez ou vous vous inquiétez ouvertement. Mais la plupart du temps, vous donnez sans trop réfléchir, troublé, englué par leurs paroles et leurs présences.

A un moment donné, après une heure et demie ou deux heures d'entretien, de questions, de recherche de papier, de signatures, ils semblent fatigués, ils annoncent qu'ils vont repartir. C'est le moment où ils vous laissent une carte de visite : nom, prénom de la personne qui va vous « suivre ». Numéro de téléphone, jour de « permanence ». Grands sourires : tout va bien se passer, on est là, vous pouvez appeler, laisser un message, on va s'occuper de vous.

Poignées de mains. Ils tournent enfin le dos. Ils emportent enfin leurs sourires, leurs visages, leurs apparentes et presque insultantes normalités. Ils s'en vont.

Après leur départ, une désagréable impression de dépossession monte en vous. Vous ne savez pas, finalement, ce qu'il vient de se passer. L'angoisse s'étend dans votre corps comme une boue.

Il vous reste les papiers qu'ils ont laissés et la petite carte de visite. Vous y trouvez le numéro de téléphone. Vous commencez à les appeler. Vous avez 3 grandes questions à poser :

  • Quand j'aurais mon argent ?
  •  Combien j'aurais ?
  • Et comment je l'aurais ?

Il peut y avoir une quatrième question, infiniment ouverte, dans laquelle toutes les attentes et tous les malentendus peuvent s’engouffrer :

  • Que faites-vous pour résoudre mes problèmes ?