L’enfant (du) numérique: Grandir devant les écrans

L’avènement au XXème  des nouvelles technologies de l’information et de la communication avec l’informatique, l’audiovisuel, le multimédia et internet a multiplié les formes d’expression et de transmission de l’image, du texte, de la musique, de la vidéo, des jeux. Au XXème siècle, l’explosion de l’interactivité et de l’instantanéité avec Internet et ses dérivés s’est accompagnée d’une production expansionniste d’outils numériques, mobiles, portables, miniaturisés et accessibles à tous y compris aux plus jeunes enfants : ordinateur, console, téléphone portable, smartphone, tablette tactile…

Dans nos sociétés post-modernes, cette offre démultipliée d’accès au virtuel se traduit par une omniprésence dans l’environnement familial et social  des écrans ce qui conduit les adultes, parents, professionnels ou politiques à s’interroger sur les usages de la réalité virtuelle  observés chez les enfants et les adolescents et sur  le pouvoir attractif voire addictogène des écrans pour tous.

Dans le cadre du Centre de Guidance Infantile, l’équipe a été amenée  dans les rencontres avec les enfants et les parents à se questionner sur le rôle de la surexposition aux écrans des enfants  devant l’apparition de certains troubles du comportement, des conduites ou la survenue de problèmes somatiques.

L’enfant (du) numérique

Le 10 octobre 2017, le Centre de guidance Infantile a organisé une conférence à Agen  sur le thème « l’enfant (du) numérique : grandir devant les écrans »  où de nombreux partenaires se sont retrouvés. Sabine Duflo, psychologue clinicienne familiale exerçant dans un CMP en Seine-St-Denis, a articulé son exposé en deux parties  en commençant par évoquer l’impact des écrans sur le développement des enfants puis en poursuivant sur le thème des adolescents et les écrans, de l’emprise à la maîtrise.

Sabine Duflo a présenté son approche clinique et théorique du sujet ainsi que des propositions pour aborder avec les entretiens avec les familles  les effets sur les enfants de la surexposition aux écrans et les modifications à trouver dans le milieu familial pour en limiter les risques en développant le rôle de pare-excitation des adultes. La matinée précédant la conférence avait été consacrée à une rencontre de l’équipe du CGI avec Sabine Duflo pour croiser les expériences et les observations des participants avec les apports de la recherche clinique et scientifique.

Au sein du Collectif Surexposition Écrans (COSE), des professionnels de la Santé et de la petite enfance dont S. Duflo  cherchent à alerter les responsables politiques ainsi que l’opinion publique sur ce sujet majeur. Pour cela, ils compilent et diffusent les résultats des études sur la question et proposent des supports de prévention (4 pas).

Conséquences sur le développement psycho-affectif

Dès le plus jeune âge, l’apparition de symptômes apparaît corrélée à un temps d’exposition aux écrans important et non adapté, durée pouvant parfois couvrir tout le temps d’éveil d’un enfant. Les recommandations des professionnels médicaux et paramédicaux concernent en particulier le petit enfant et indiquent une absence d’écrans avant 2 ans et une durée limite d’exposition aux écrans d’une 1 heure entre 2 et 5 ans dans la mesure où un parent est auprès de l’enfant et que le contenu visionné est adapté à son âge et/ou éducatif.

La Fondation de France a lancé une campagne de sensibilisation des adultes aux usages du numérique pour les enfants de moins de 3 ans, “Digital-baby, grandir dans la vraie vie” qui apporte des repères aux jeunes parents sur les étapes du développement de l’enfant. En effet pour les très jeunes enfants, le risque est grand de voir se réduire les relations avec les adultes et les pairs. Dans la revue Enfance & Psy N° octobre 2018, des pédopsychiatres dont le Pr Daniel Marcelli et une pédiatre ont publié un plaidoyer pour un nouveau syndrome “exposition précoce et excessive aux écrans” (EPEE). Avant 2 ans, tous les écrans sont à éviter en compagnie de l’enfant à l’exception de la conversation vidéo. Le tout petit enfant est passif devant la TV, la tablette, le smartphone et ne se trouve pas dans un processus dynamique de découverte de son environnement. Pour l’enfant, le jeu d’imagination avec des jouets, les activités physiques et les expériences dans des situations sociales lui permettent de grandir en développant ses compétences langagières et cognitives, en se découvrant et en explorant le monde seul ou avec l’autre.

Ainsi, il apprend à surmonter la difficulté face à la nouveauté, aux apprentissages, au savoir en s’appuyant sur les interactions  avec ses partenaires enfants ou adultes, en famille, dans les lieux d’accueil puis à l’école. L’enfant face à un parent absorbé par son écran est confronté à une personne qui ne lui manifeste pas d’expression appropriée et qui se révèle peu disponible sur le plan psychique. Le lien parent-enfant peut être alors menacé car pour grandir le petit enfant a besoin de rencontrer le regard du parent qui s’occupe de lui et de s’appuyer sur le regard de l’adulte qui ne se détourne pas de l’interaction en cours mais qui s’adresse à lui. Lorsqu’il est soutenu par le parent, l’enfant va entrer dans le registre de la communication et comprendre les enjeux relationnels bien avant de développer son langage oral.

Les motifs de consultation en lien avec la surexposition des enfants aux écrans sont le plus souvent des troubles attentionnels, une hyperactivité, des perturbations du raisonnement logique, des problèmes en lien avec la construction de la permanence de l’objet, de la relation, des retards dans le développement du langage et de la communication ainsi que des troubles des conduites alimentaires ou du sommeil, de la vision. Pour les enfants d’âge scolaire, les retards de langage, l’impulsivité, l’anxiété,  des difficultés sur le plan psychomoteur en particulier en graphomotricité sont retrouvés en lien avec une utilisation des écrans  limitant la capacité à jouer,  la curiosité intellectuelle et l’activité physique.

Si à l’adolescence, les écrans permettent un passage vers la sublimation, un développement de la créativité voire de liens avec des pairs pour certains jeunes, pour d’autres la survenue de symptômes  révèle une évolution préoccupante : le retrait relationnel devant les écrans, une utilisation abusive ou transgressive des outils numériques, le cyberharcèlement (en position d’harceleur ou de victime) peuvent  traduire des failles narcissiques, une dépression, un risque de décrochage scolaire,  ou une pathologie psychiatrique débutante.

Des actions de sensibilisation et de prévention

Les parents n’ayant pas été encore sensibilisés à la question de la surexposition aux écrans des enfants, peuvent être séduits par l’accès à des outils qu’ils perçoivent comme novateurs, indispensables  à l’éducation et l’adaptation au monde post-moderne de leur enfant, des objets susceptibles de pallier leur absence, leur indisponibilité ou un défaut de connaissances ou de compétences  qu’ils s’attribuent en lien avec des  représentations  sociales des nouvelles technologies du numérique, véhiculées par la publicité ou les médias d’information voire des institutions comme l’école. Le message à donner aux parents est que le temps que les enfants, les adolescents passe devant les écrans est du temps volé au temps nécessaire à leur ouverture  au monde qui les entoure et à la construction de la relation avec les autres.

Pour les enfants et les adolescents, des limites dans l’accès aux écrans sont à établir en famille en fonction de l’âge et de la maturité du jeune, de l’influence de leur utilisation sur sa vie relationnelle. Il est important d’informer les parents et  les jeunes des risques liés à la surexposition aux écrans sur la santé physique et psychique et sur les dangers auxquels certains usages du numérique les confrontent comme le cyberharcèlement ou les infox ,fake news en anglais,  diffusées en particulier à partir de réseaux sociaux gravitant autour des jeux vidéo.

Dans la suite de la  journée d’étude et la conférence organisée sur le thème de l’enfant (du) numérique en octobre 2017,  l’association Sauvegarde – par l’intermédiaire du service Ressources et Développement – est entrée en lien avec la troupe du chorégraphe Azerou Messaoud puis grâce au partenariat que notre association a établi avec le Théâtre d’Agen et  la Ville d’Agen  leur spectacle Sans le savoir a été programmé au théâtre.

Le 9 novembre 2018,  nous avons découvert au théâtre le spectacle  de danse, hip-hop,  slam et théâtre  de la compagnie Art’monie, Sans le savoir dont le sous-titre était « les écrans dans nos vies et si on en parlait ». La parole a été donnée au public après les deux représentations de la compagnie. Les échanges étaient animés par les membres de la compagnie Art’Monie et des professionnels de la  Sauvegarde. Lors de la matinée théâtrale,  les élèves de primaire, les collégiens et les lycéens ont montré leur enthousiasme par rapport au spectacle et leur intérêt pour le sujet ainsi que pour le travail  des acteurs, du chorégraphe et du slameur.

 

 

 

 

 

 

 

En soirée, le public de jeunes et d’adultes, parents et /ou professionnels a participé au débat sur  la place des  outils numériques dans les relations sociales, familiales  et sur les risques liés à leur utilisation abusive ou transgressive. L’équipe du CGI a entrepris depuis plusieurs années un travail de réflexion, de formation et de prévention afin de développer des moyens de sensibilisation sur  la  place du numérique dans notre société, son apport, son impact et les risques que peuvent comporter une utilisation excessive ou précoce des écrans.

Dans la salle d’attente du CGI, les familles trouvent des affiches et des supports présentant les 4 pas pour mieux grandir : pas le matin, pas durant les repas, pas avant de s’endormir et pas dans la chambre. Les modalités d’accès de l’enfant aux écrans sont abordées durant les entretiens avec les parents parfois dès   la phase d’accueil et ensuite au cours du suivi avec l’enfant ou dans les rencontres parents-enfant.

Lorsque des difficultés relationnelles  de l’enfant sont observées, la durée d’exposition des enfants aux écrans est régulièrement un objet de réflexion sur le fonctionnement familial et l’ouverture de l’enfant vers  des activités de jeu en famille ou dans d’autres lieux culturels ou sportifs.

Des actions sont à poursuivre et d’autres à construire afin de mobiliser au sein du service, de l’association et avec de nouveaux partenaires des sources et des supports d’information à l’intention des parents et des professionnels sur les risques liés à la surexposition aux écrans et des moyens de prévention à l’adresse des parents, des enfants ou adolescents pour partager une culture numérique qui s’accorde avec le temps de l’enfance et de l’adolescence.

 

sabineduflo.fr ” Mon enfant face aux écrans : 4 pas pour mieux grandir”.
Antoine Leblanc, Editorial Le bébé, la télé, la tablette et le smartphone. Enfances & Psy 2017/4 (n°74) pages 6 à 10.
Daniel Marcelli, Marie-Claude Boissière et Anne-Lise Ducanda, Plaidoyer pour un nouveau syndrome “exposition précoce et excessive aux écrans” (EPEE), Enfances &Psy 2018/3 (n°79) pages 142 à 160.

 

 

Dr Ginette ELHARRAR, Clémence HEISSAT et Pia LANDRIN